LYON – 16h : rencontre avec Jean-Marc Royer auteur du livre Le monde comme projet Manhattan

Samedi 9 novembre à la librairie La gryffe à Lyon (5 rue sébastien Gryphe), rencontre discussion avec Jean Marc Royer pour son livre Le monde comme projet Manhattan – Capitalisme et guerre universelle au vivant depuis Hiroshima.

Résumé du livre :

 

Partir du nucléaire, c’est affronter la figure de la mort la plus terrible que l’humanité ait jamais inventé. Mais il a fallu en revenir à ses origines pour le qualifier comme tel et analyser l’échec de l’opposition depuis des décennies. Le livre premier fonde – entre autres choses – l’essence de ce crime contre l’humanité d’une nature très particulière.

Le rapprochement avec Auschwitz-Birkenau, un autre type de crime contre l’humanité commis à la faveur de l’état de guerre industrielle totale et généralisée, s’imposait. D’un regard rétrospectif à partir de La solution finale, au regard prospectif à partir d’Hiroshima, il allait finalement naître un tout autre regard sur l’histoire du capitalisme depuis son avènement en Occident. En voici seulement quelques aspects.

A bien y réfléchir, le mouvement de masse eugéniste de la fin du xixe siècle – qui a débuté par des stérilisations pour finir par des exécutions massives – ne peut être interprété que comme la transgression du tabou du meurtre à la base de toute culture, de toute société, de toute civilisation. Une transgression rapidement prise en charge par les appareils d’États capitalistes (les premières lois datent de 1907 en Indiana), légitimée par le mode de connaissance scientifique1 et largement instillée dans toutes les couches sociales, en particulier celles de l’Occident réformé2.

Cela ouvrait évidemment la porte à un écroulement « des autolimitations traditionnelles de la guerre en Europe », c’est-à-dire à la guerre industrielle totale de 1914-1918 qui allait déboucher sur l’effondrement des ces sociétés capitalistes occidentales3.

La « résonnance » qui existait entre la nouvelle structuration des imaginaires induite par le capitalisme occidental d’une part, et l’idéologie nazie d’autre part, est un des éléments essentiels à ne pas négliger pour comprendre son audience et son étonnante longévité. C’est même cette dimension politico-anthropologique d’Auschwitz-Birkenau qui reste la plus refoulée et continue d’étayer la dramatique mésestimation de sa tragique profondeur.

Ce refoulement est aussi le substrat de toutes les instrumentalisations d’Auschwitz-Birkenau car on approche là du secret de famille du capitalisme thermo-industriel. En effet, ce mode de production – dont le but ultime est « la valorisation de la valeur » – partage avec le mode de connaissance scientifique un isomorphisme structurel puissant : tout réduire à une relation abstraite et commensurable, ce qui entraîne de fait une désubstantialisation, une déshumanisation… jusqu’à faire de nous des variables d’ajustement.

Même pris séparément, ces réductionnismes sont intrinsèquement transgressifs, ce qui est encore largement incompris ou dénié. Or, depuis qu’au milieu du xixe siècle s’est nouée la triple alliance (capitalisme thermo-industriel, État-nations et sciences modernes) une puissante synergie a décuplé cette transgressivité qui a fini par imbiber les imaginaires des populations lorsque le capitalisme est devenu un fait social total vers la fin du siècle.

Mais en mille neuf cent quarante-cinq il s’est ouvert une autre période historique : après « la guerre de trente ans », une guerre générale au vivant s’est étendue sous la poussée de Complexes (scientifico-militaro-industriels) qui ont progressivement gangréné tous les appareils d’États. Parallèlement, les attraits du progressisme et du confort technicisé, la montée de l’insignifiance, ont annihilé le processus de subjectivation « des porteurs de la marchandise » qui errent à la recherche d’une identité fantasmatique.

La chute inévitable de cette civilisation n’aura pas le même goût ni les mêmes effets que les précédentes. De ce diagnostic historique, de nombreuses questions surgissent, dont les conséquences philosophiques, politiques, historiques et même théoriques ne peuvent être éludées.

Enfin, constater que l’érotisation panoptique de la mort est nécessaire à la pérennité de cette course à l’abîme, place la critique radicale dans une bien difficile position : celle « des porteurs de secrets » qui doivent revoir à nouveaux frais la manière de s’y opposer.

09/11/2019

NOVEMBRE