Perdre ma vie est un risque plus grand que celui de mourir

On republie une des lettre ici d’un texte de N’drea qui aborde, parmi plein d’autres questions, aussi la question du nucléaire médicale. Le recueil de lettres se trouve ici:

https://paris-luttes.info/n-drea-6206?lang=fr

En version livret à imprimer: N’drea plutot mourrir que perdre sa vie

Au lecteur,

Notre amie et associée Andréa apprend en 1985 qu’elle a le cancer. Après opération, rayons et chimiothérapie, elle n’a plus espoir de guérir. En octobre 1990, on lui propose un traitement expérimental ; elle met alors à exécution une décision qu’elle avait prise depuis longtemps, celle de rompre radicalement avec le milieu hospitalier et médical, cela pour garder l’initiative de sa fin. Elle écrit deux lettres, l’une aux infirmières, l’autre à son amie Bella. Son choix est fait. Elle rejoint ses amis pour y chercher une complicité par rapport à son combat, non par rapport à sa maladie. Elle va faire tout un flan d’une histoire banale.

OS CANGACEIROS

(…)

1987

Entre avril 1985 (opération plus irradiation) et juillet 1987 (confirmation clinique que la tumeur mère avait fait des petits), ma défensive avait été de miser sur ma force alliée à celle de mes amis. Le défi que représentait ce cancer et le défi qu’était mon activité de par le monde ne faisaient qu’un. Je pensais vaincre.
J’avais refusé la chimiothérapie après l’opération. Les radiations étaient un sacrifice tellement énorme par leurs conséquences ! Surtout, je m’étais empressée d’oublier ce cauchemar en m’efforçant de reprendre une activité, avec un rythme plus lent, en gaspillant moins mes forces. Il n’était pas question de mettre ma vie à l’abri, entre parenthèses. Et puis, penser à la mort constamment, que cela aurait été débilitant ! Mon défi à la maladie : l’ignorer, l’effacer jusque dans l’esprit de mes proches.
Cette mort annoncée était refoulée, inopportune. Voleuse, je ne volais pas seulement de l’argent, mais aussi le temps et son usage. Je volais ma vie, je volais ma mort. La logique de l’argent nous plie de sa main de fer, nous prend toujours plus notre temps, notre intelligence d’être ensemble, de vivre. Alors mes vols (et je précise, toujours commis en douceur et au détriment de l’État et des banques) ne sont qu’une toute petite reprise en regard de la dépossession généralisée de soi dans l’esclavage salarié.
Reprise et détournement, c’est mon style, celui de mes proches. La pensée de la mort, je l’avais rencontrée d’une certaine façon, socialement, dans le risque calculé pris à plusieurs pour ne pas travailler. Car pour moi, la prison, c’est la mort. Le fait de jouer ensemble le risque de la prison est déjà une manière d’apprivoiser la mort.
Succès et échecs.
Quand la fatigue revint accompagnée de désillusions amères et inavouées, j’allais signaler à l’hôpital ma trop probable récidive [5]. Sentiment de l’échec. Dur ! Deux années de liberté seulement ! deux années d’ignorance volontaire.
J’avais, dès 1985, plusieurs ganglions atteints et cette éventualité me pendait au-dessus de la tête telle l’épée de Damoclès. Mais le savoir mentalement comme probabilité et le savoir inscrit dans sa chair, ses os, … C’est autre chose. Le détour n’est plus possible. Vous vivez une tragédie, dans l’immédiateté, sans distance. Vous êtes une abeille dans un pot de miel. En l’occurrence, ce qu’on vous propose d’avaler n’est pas du miel, mais du poison. Tous leurs sales traitements, ceux auxquels vous aviez échappé, cette fois, vous n’y couperez pas. Ils mirent un mois et demi pour m’en convaincre et j’ai fini par accepter simplement parce qu’un médecin m’avait parlé franchement. Je m’étais fait avoir par son langage, un langage médical que j’avais acquis par des lectures : »deux ganglions atteints sur six, au troisième c’est la chimio ! une tumeur de 2,5 cm, à 3 cm, c’est la chimio ! », etc. Pourtant ce langage n’était pas le mien, ces normes n’étaient pas les miennes.
Mon allergie au traitement apparut dès la première séance. Durant les six mois qui allaient suivre, on ne put poursuivre l’expérience, le taux de globules blancs était trop bas et refusait de monter, ce qui empêchait sa poursuite. C’est aussi à cette époque que je fus l’objet d’une surveillance policière très serrée : écoutes, filatures [6]. Ce constat m’engagea. Cette nouvelle vint contre balancer mes ennuis de santé : deux malheurs valent mieux qu’un, ils s’équilibrent.

Durant l’hiver 1987, je me fis plusieurs promesses. Celle de ne commettre aucun impair pouvant conduire les flics à mes amis ; les poulets attendaient de mon affaiblissement une perte de vigilance. Ensuite que cette maladie ne serait pas ce qui déciderait de ma mort. Ces promesses changèrent mon comportement. J’acceptais la mort comme une alliée. Je me battais non pas contre ma maladie, mais avec elle.
Je pris progressivement de plus en plus d’avance, en esprit, sur l’évolution des tumeurs. Plus aucun résultat ne pouvait m’effrayer. Devenant ainsi invulnérable à ma propre terreur intérieur, je le devenais aussi face au milieu médical en le devançant. Je voyais venir leurs décisions, les avais prévues. Pour cela la communication avec les autres malades me fut une arme essentielle, une source inépuisable de renseignement. J’étais désormais en position d’attaque.

Là était ma vie, dans cette reconnaissance de ma mort. Je suis devenue guerrière. Je ne me débattais plus, je me battais. Je ne prenais pas simplement du recul, je construisais ce recul. Je devenais vigilante. La menace précise, concrète, des flics m’avait permis de me ressaisir face à une menace diffuse, incompréhensible, en redonnant une dimension sociale à ma maladie.

La maladie avait ralenti mon pas. Les flics me traquaient de près, tel un animal blessé. Les globules blancs très bas étaient ceux de mes défenses, de mon immunité ! Une « flambée métastatique » allait probablement suivre. Cette coïncidence dans l’événement fouetta ma réflexion. L’idée de la mort m’apparut avec une conscience aiguë ; son imminence, au lieu de tourner à l’obsession, me laissa indifférente. Inutile de fuir. Ma mort est, sera sociale, ma maladie est sociale. La peur et l’angoisse s’éloignent avec le détachement. À partir de ce moment-là, je construisis la distance de plus en plus objectivement, je devins stratège.
Semblable à l’Indien qui attend sa volonté, j’apprenais la patience, j’attendais le moment où je pourrais réaliser mon départ comme un acte rationnel.
La volonté est une force qui grandit avec l’expérience, un pouvoir. C’est elle qui permet de vaincre alors même que tes pensées te déclarent vaincu. Ton invulnérabilité, c’est elle aussi. Elle t’accompagne tes sens, ta perception du monde, celle de ta situation, elle est leur trait d’union. Elle mûrit avec chaque décision que tu es amené à prendre.
J’attendais sans me presser. Aujourd’hui, je pourrais dire que j’aurais du les quitter plus tôt. Mais non, ce serait faux, je ne le pouvais pas, je n’avais pas le savoir que j’ai acquis depuis. Il reste toujours une part inconnue, un risque non évalué. Mais cet acte, pour avoir toute sa maîtrise, doit être accompli comme le contraire d’un acte suicidaire : celui d’un sens retrouvé, d’un rétablissement longuement mûri. Quand tout concorde et que tout s’harmonise.

Il m’aura fallu deux ans et demi pour l’accomplir.
Entre temps, je subis encore bien des épreuves avec la chimiothérapie. Mais chaque épreuve m’armait davantage. Pourtant la maladie suivait son bonhomme de chemin. J’ai accepté les deux protocoles de chimio en tant qu’expériences. Dans mon esprit, à l’époque, je « rallongeais le temps ». c’est vrai, j’avais acquis un appétit de vie insatiable, je n’étais pas pressée. Je jouissais de tous les instants partout où je me trouvais. Aujourd’hui, je dirais que je ne faisais que cela, « rallonger ». Mais n’était-ce pas « raccourcir », irréversiblement ? [7]Je faisais ma fière en récupérant très vite après un examen ou une séance de chimio. C’était par défi, un peu, mais surtout pour me préserver aussitôt après l’attaque. Je récupérais de l’énergie telle une vampire. Je pouvais faire abstraction d’un environnement, me concentrer et me bercer de sons quasi imperceptibles au milieu du brouhaha automobile : un chant d’oiseau, une discussion au loin entre fillettes. De quoi me parlait cet oiseau ? Cet enfant ? Rien d’intelligible… Un ton, une musique dans la voix destinée à apaiser mon âme si étrangère.
Je donnais l’impression de faire chaque séance de chimio « sur un pied », au point que les voisins ou les enfants auprès de qui je vivais, ignoraient mon état. Et pourtant, cette chimiothérapie, quelle ignominie !
Jusqu’à un certain stade du cancer, ce qui est appelé « protocole » en chimiothérapie est un programme dépendant d’un accord international (les U.S.A. en position dominante). Les poisons [8] en question dont on varie les cocktails sont les mêmes que pendant la dernière guerre. Seul s’est assoupli le dosage selon des normes maximales désormais strictement imposées. Dans mon cas, lorsque la tumeur s’est organisée pour résister après un premier protocole (qui peut durer huit mois par exemple, trois jours par moi), on change de protocole, c’est-à-dire de poisons. Ce deuxième protocole s’appelle chimiothérapie de « maintenance » (c’est tout dire, on n’espère plus guérir, mais freiner l’évolution !). Entre les deux, on vous fait « une fenêtre thérapeutique ». Entre l’efficacité et les inconvénients de tels traitements, le doute du bénéfice est largement permis. Le bénéfice revient aux pontes de la chimie.

C’est la même pensée répressive que pour le nucléaire, celle de l’immédiateté d’un résultat qui se veut radical, celle de l’urgence absolue, du mépris des conséquences, du lendemain. On vous rallonge, c’est bien la preuve que la science peut quelque chose. Guérir ? mais ce n’est pas notre problème, c’est le vôtre. Vous n’avez tout de même pas la prétention de dépolluer l’atmosphère parce que vos poumons la trouvent irrespirable ?
« et bien, vous alors, vous pourrez dire que l’on en a fait des choses pour vous ». C’est qu’il faudrait même les remercier, du moins être reconnaissant d’avoir eu l’honneur de bénéficier de leur matériel hyper-sophistiqué. Quelle inversion ! quand on sait que nos tumeurs sont leur « gagne-pain », et que c’est entre autres leur engeance (promoteurs du nucléaire et de la chimie) qui nous les refile, qu’il y a presque autant de gens qui « vivent » du cancer que de gens qui en meurent.
Comme à la guerre, en chimiothérapie on ne compte pas les morts civils… C’est une opération militaire : pour atteindre une cible, on extermine. Les cellules cancéreuses se dupliquent-elles plus rapidement que les autres ? on tuera un temps toutes les petites cellules rapides, d’où la perte des cheveux, les ongles cassants, etc. On vous laisse le temps de remonter la pente, juste ce qu’il faut pour recommencer. Bien sûr, on surveille en même temps ce qui morfle : le cœur tient-il le choc ? Vos globules remontent-elles ?
Votre corps est sans défense pendant ce temps et vous ne pouvez l’écouter : il est malade du traitement une semaine sur trois. Durant ces périodes nauséeuses, il vous est impossible de distinguer ce qui peut être dû au cancer et ce qui est la conséquence du traitement. C’est le crétinisme achevé de la médecine. Vous êtes totalement dépossédé, non seulement de vos tumeurs, mais surtout de vos intuitions, de votre réflexion (sensations étrangères égalent pensées étrangères), de votre action. C’est le traitement qui convient le mieux à l’abandon complet dans le giron médical et qui réclame une confiance absolue dans un possible résultat. Le résultat sera suffisamment éloigné dans le temps pour que les prétentions du début soient oubliées.
On fait comprendre que l’on tâtonne, mais que d’autres produits existent… On peut toujours quelque chose pour votre cas. Les traitements sont, à quelques variantes près, tous les mêmes jusqu’au stade III, standardisés. La chimio aussi induit de nouvelles cellules cancéreuses. Après un traitement, un caryotype [1] vous montrera des cassures chromosomiques. Les bouts qui se baladent peuvent se ressouder n’importe comment et donc rendre cancéreuses d’autres cellules.

Autre expérimentation sauvage, légale, de la chimie : l’hormonothérapie. Si vous avez un cancer hormonal, la voie est royale. La découverte de nombreuses hormones est un fait récent. Sans souci d’un possible résultat désastreux, elles sont employées massivement dans tous les domaines (agriculture, élevage, médecine…). Suite à une offensive tous azimuts de cette nouveauté, ne soyez donc pas étonné que l’on soit prêt à bidouiller sur vous un petit programme d’apprenti sorcier : on vous bloque les sécrétions des glandes surrénales d’un côté, on vous rajoute de l’autre de l’hydrocortisone en apport extérieur, hormone injustement retirée et pourtant indispensable à la reproduction de vos cellules osseuses. Génial ?
Inutile dans quel pourcentage de cas ? vous n’en saurez rien. Dans votre cas et d’autres, vous savez que ce fut totalement inutile.
Il faudrait chérir ceux qui vous amputent des cancers qu’ils vous ont refilés, obéir sans réserve à leurs décisions castratrices et leurs bidouillages fonctionnarisés, statistifiés, surtout ne jamais relever publiquement leur impuissance planquée. Les grands patrons de la chimiothérapie( : et de la radioactivité bien évidemment.)resteront les promoteurs de « l’entreprise cancer », tant ils ne font pas autre chose qu’entretenir un système de pensée répressif dont ils sont, avec les labos, les seuls bénéficiaires.
Après les échecs successifs de tous ces traitements, vint la phase III, selon leur qualification. Ce stade est celui de l’expérimentation sauvage. Je n’ai pas voulu m’y soumettre et je suis partie.
Jamais je n’avais vu une telle offensive pour me livrer « pieds et poings liés » aux trusts pharmaceutiques. Cobaye, je l’étais déjà. La dimension internationale des normes fixées par protocoles est une poudre aux yeux. Comment penser que l’on puisse être protégé par un État et, à fortiori, par plusieurs ? Est-ce rassurant de savoir que des millions de gens font, comme vous, la même expérience ? Je n’étais pas dupe. Mais j’avais pu voir au cours des ans les protocoles s’assouplir (dose de poison, mode d’administration, plus doux), devenir plus tolérables. J’étais aussi plutôt bercée et par le tempérament d’une doctoresse de l’ancienne école. J’avais une certaine confiance (bien fragile, confiance et méfiance à la fois) en cette doctoresse. Son charisme était comme une protection face aux méthodes de requins des labos. Je l’avais vue refuser, par prudence, des expériences hasardeuses. Et puis, pour tout dire, avais-je d’autres possibilités jusque-là ?
Quand j’ai senti que l’on cherchait à me forcer la main, ma confiance, déjà bien émoussée, s’effondra d’un bloc. La collusion entre la médecine et le monde de l’argent m’apparut dans toute son évidence. Un saut « qualitatif » dans l’ignoble. Ma dégénérescence, mon impuissance, c’était du fric en puissance. La boucle était bouclée.

Sous la seule responsabilité des malades eux-mêmes, (on fait signer de plus en plus de décharges) les hôpitaux vendent leurs malades comme échantillons directs pour tel ou tel laboratoire. De la sorte, il existe des essais gratuits sur les débiles mentaux, les populations africaines… Je suppose que l’hôpital reçoit un bakchich. Ceux qui prennent des risques ne sont pas ceux qui sont payés. A ce stade, il n’y a pas d’accord, ni international, ni national. Au vu des échecs précédents, un fort pourcentage de déchets est permis. Il existe un protocole dit « compassionnel » qui permet d’intégrer dans des expériences des « volontaires de la dernière chance » quand tous les autres traitements ont échoués ; cela permet – outre l’expérimentation la plus hasardeuse – de ne pas comptabiliser ces cobayes non officiels dans les échecs.
La molécule qui devait être essayée sur moi, avait, en fait, déjà été expérimentée et abandonnée pour ses nombreux effets secondaires : arrêt de la salive (pour moi qui ai aussi un cancer du poumon !), chute des globules blancs et rouges, des plaquettes, atteinte du rein, du foie, etc. Le labo Sanofi chargé de l’expérimentation dépend du trust Elf Aquitaine dont les molécules de marketing ont fait scandale, comme vendre un produit en mettant sur l’étendue de son action, en taisant ses effets secondaires ; que par la suite, les malades aient été paralysés, qu’importe, la concurrence est rude (avec Saint-Gobain) !
Vaste monde de la concurrence où l’idée de profit balaie toute considération. Je n’ai jamais pu supporter un tel monde.

C’est la même pensée qui est incapable de traiter les cancers autrement que par les moyens Auschwitz plus Hiroshima (chimiothérapie et rayon) qui engendre sans cesse ce monde qui nous abîme. La chimie nous rend malades à travers la pollution de l’air et de l’eau, l’appauvrissement des aliments, mais c’est par la chimie qu’on nous soigne. Le nucléaire provoque des cancers, qui seront traités par le nucléaire. Nous étouffons de la perte de tout contrôle, de toute initiative sur nos vies, et le système médico-hospitalier enjoint les malades d’obéir aveuglément à ses diktats.
La notion de santé n’a aucun sens quand l’esclavage est généralisé.
La production de nouvelles marchandises progresse sur la dégradation de tout ce qui existe, de l’homme aussi bien que de son environnement. L’argent est le ressort du monde, il n’épargne rien ni personne. Tout est destiné, à un moment donné, à se transformer en une certaine quantité d’argent : la qualité de l’air, de l’eau, ou encore l’état de santé des individus. Personne ne peut échapper à cette logique ; chacun subit son impuissance chronique.
Dans le vaste laboratoire qu’est le monde de la marchandise envers lui même, la médecine a un rôle stratégique. En s’évertuant à combattre la maladie, protestation inconsciente du sujet, elle maintient le secret sur la dégénérescence des hommes.

La médecine est pleinement inféodée au commerce, l’État l’est tout autant et ne peut plus prétendre à la protection de ses administrés. Toutes les saloperies sont justifiables quand du sang contaminé est sciemment distribué aux hémophiles, ce après avoir poussé le cynisme jusqu’à prendre, au préalable, les assurances nécessaires. Pas une semaine ne passe sans que la presse ne relate une nouvelle ignominie du corps médical ou des laboratoires pharmaceutiques (ce n’est que la partie émergée de l’iceberg), confirmant ce fait : l’impératif du commerce efface sans vergogne tous les autres, la médecine tue.
La course à la recherche qui s’exerce sur le mode de la concurrence commerciale la plus exacerbée ne permet plus qu’une fuite en avant (retrouver une recherche cinq ans en arrière, c’est faire de l’archéologie !). L’orientation des recherches n’appartient plus désormais à la science ; ce qui entraîne, en médecine spécialement, une régression vers l’empirisme. Ce recul réel du savoir est déguisé par l’emploi d’un suréquipement technologique. L’annonce sensationnelle de prétendues découvertes miracles (on fait oublier, entre deux spots, que ce sont toujours les mêmes découvertes, impraticables).
A ce point-là, toutes les monstruosités sont permises, personne en particulier n’en est même responsable, elles découlent d’une logique nourrie d’une succession de compromissions. Les erreurs médicales se multiplient. Les résultats de recherches sont truqués pour obtenir des subventions, on ment à tous les niveaux de la pratique médicale, c’est l’omerta mafieuse généralisée. Le monde banalise la monstruosité de ses conséquences. On peut rayer un peuple de la carte au cours d’une guerre de haute technologie, seule la haute technologie en sera retenue, ou encore rendre une population irradiée par une centrale nucléaire ou infirme par une usine chimique – comme à Bhopal.
Plus la médecine a un rôle de larbin, plus elle a l’impudence d’afficher la grande indépendance de sa corporation. Les médecins, dans les usines à cancer, sont des figurants que l’on montre aux malades pour les rassurer ; ne leur posez pas de questions, ils sont très jaloux de ne rien savoir, après tant d’études, pensez donc !

Comme dans tous les secteurs de la société, l’argent se manifeste à la fois comme toute-puissance, commandant l’activité médicale, et comme impuissance achevée des gens confrontés à la maladie. Maints témoignages m’ont appris la dramatique impossibilité pour les pauvres d’accompagner un proche à sa fin (ce que l’on appelait, jadis, « une belle mort »). Ils n’ont pas le temps, ou alors pas d’argent, pour lui éviter de finir à la sauvette, dans une chambre d’hôpital. S’ils prennent le temps, ils n’ont plus alors d’argent et, inversement, s’ils s’efforcent de compenser par un travail accru la perte d’un salaire, ils n’ont plus de temps. Drame insoluble. C’est la logique de l’argent qui impose une mort aseptisée, escamotée. Dans la vie courante cette pression extérieure est intériorisée, digérée par l’individu, le couple, la famille. L’équilibre déjà précaire est irrémédiablement rompu : combien de ménages sur-endettés, ne pouvant plus faire face parce que l’un des leurs a une maladie grave. C’est aujourd’hui un luxe de ne pas finir à l’hôpital ou à l’hospice. Même les gens plus aisés n’échappent pas à cette logique car il existe pour eux des traitements plus coûteux, qui les laisseront tout aussi ruinés à la fin.
A cela s’ajoute l’impuissance, répétée quotidiennement, face à une mort lancinante « commencée avant la mort ». Il arrive que les proches du malade en viennent secrètement à désirer la fin de leur calvaire, et s’en culpabilisent, de telle sorte que beaucoup finissent par tomber malade à leur tour. Le malade se culpabilise également de représenter une telle charge pour les siens, et cesse de se battre pour abréger leur épreuve. Intimement, chacun ne souhaite plus que la fin, sans jamais en parler.
La sécurité sociale garantie pour (presque) tous n’est qu’une abstraction quand tout lien communautaire a disparu de la société laissant les individus seuls, les familles désemparées, tous confrontés au manque d’argent, à l’impuissance, au silence. Ainsi se clôt le plus souvent le cercle tragique d’une existence sous le joug de l’argent. On meurt comme on a vécu. L’humanité est devenue une idée impraticable.

Se trouver à l’hôpital, c’est se trouver sous l’emprise, brutalement renforcée, de l’État. La première contre-attaque est de refuser absolument toute culpabilisation, refus des insinuations du genre : « c’est vous qui vous êtes fait votre cancer ». C’est la dépossession de votre conscience qu’ils mettent à l’œuvre avec leur temps à eux. Refuser toute culpabilisation, c’est concentrer toute son énergie contre cette dépossession, s’imposer comme individu, devenir imperturbable, y compris dans ses émotions ; c’est aussi apprendre à prévenir les agressions pour les dominer ; c’est enfin sauvegarder sa liberté là où, pourtant, un monde s’est spécialisé à la réduire.
Refusez de vous mettre dans la peau d’un malade ou d’un coupable et vous pourrez rire de leurs peurs ! Vous vous battez contre l’acharnement thérapeutique ; qui, n’étant pas dans votre situation, saura vous reconnaître ? Vous êtes agressifs parce que vous réclamez un résultat d’examen ! Vous faites du chantage !… Diable ! Quelle inversion !
Vous apprenez leur langage, comme un taulard le code pénal, pour vous battre pied à pied sur leur terrain. Dur, dur ! La simple curiosité, même si elle n’est pas ouvertement teintée de méfiance est gênante, et pour cause, ils sont l’autorité, ils veulent prévenir jusqu’à l’idée même qu’ils pourraient être critiqués. Votre intérêt pour votre propre cas n’est jamais considéré comme un intérêt raisonné, mais seulement comme une manifestation émotionnelle. Quel mépris ! Pour mettre les médecins à l’abri de cette confrontation directe, des spécialistes en « communication », c’est-à-dire en mensonge, seront chargés de convaincre les patients de la nécessité de tel ou tel traitement. Quelle médiation !( : il est prévu qu’ »un conseillé en communication » se charge du fastidieux travail d’accueillir le patient. Mais sa fonction a un autre volet, tiens donc ! Il devra aussi recevoir les démarcheurs des labos. Quelle responsabilité dans la soi-disant communication !!! Recevoir, avec toutes les pressions que l’on imagine, le menu des soins proposés par les labos, pour le retransmettre au malade, avec fine psychologie, et lui faire accepter d’être cobaye, pas mal, hein ! Voilà une médiation qui manquait pour forcer la soumission. « conseiller en communication » pour les jeunes de banlieues, pour les malades, etc. A chaque démenti d’un lien social, un conseiller en…incommunication.)
La lutte pour soi est inséparable d’une attitude de révolte envers le système médical. Le préalable est la mise en doute systématique de son autorité, ce qui va de pair avec l’exigence de percer le mur du secret médical pour s’approprier ce qu’ils détiennent comme information pour votre cas. Il faut ruser avec les menteurs, être à l’affût, exiger avant examen le double d’un cliché, voler, et surtout ne pas se laisser abuser par ce langage ennemi. Ensuite, chercher la discussion avec d’autres malades, s’échanger des informations, attitude différente de celle attendue habituellement de quelqu’un d’hospitalisé. C’est la seule façon de combattre l’unilatéralité des décisions prises, laquelle suppose la passivité complète, ou simplement l’absence de connaissances.
L’hôpital considère le malade comme objet d’expérimentation. Au contraire, la seule expérimentation qui permette au malade de se réapproprier son individualité est celle de la communication de son expérience, ce qui suppose de s’être ménagé, au préalable, des ouvertures sur le monde.

Dans Le Procès de Kafka, mis en scène par Orson Welles, joseph K annonce à son avocat qu’il assurera désormais sa défense lui-même, l’avocat étant caution et partie prenante du système bureaucratique qui le persécute ; réaction de l’avocat qui lui dit : »Vous venez de signer votre arrêt de mort. » Je connus la même situation lorsque j’ai décidé de laisser tomber la chimio : « vous ne pouvez pas vous passer de nous !Vous serez obligée de revenir ». C’est-à-dire, vous venez de signer votre arrêt de mort.

On ne prend pas une telle décision pour accepter autour de soi la routine de la vie quotidienne. C’est le moment où l’on retrouve l’unité de sa vie, son histoire, ses proches, ses aspirations.
Peut-être est-il plus facile de se battre contre la morbidité de ce monde quand elle a pris forme (sous la double forme de la tumeur et de son administration) que de ne pas se laisser affecter par les gens que l’on aime. On cherche la reconnaissance. Or, cette reconnaissance, dont Hegel dit qu’elle est le but premier de l’homme, se réduit, aujourd’hui à une peau de chagrin. La suspicion généralisée, la guerre de tous contre tous, bloque le prolongement de soi-même. L’argent poursuit son œuvre d’abstraction. Il s’empare de toutes les médiations encore disponibles entre les hommes. Désormais nous sommes seuls et nous avons la totalité d’un monde en face de nous.

 

[1] Caryotype : arrangement caractéristique des chromosomes d’une cellule spécifique d’un individu, par extension, photographie de cet arrangement.

25/04/2019

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