Dossier publié à l’origine dans le journal grenoblois, le postillon, dans son numéro d’hiver 2025-2026. 2 articles se suivent:
Scandale au CEA : Détournement d’argent public en bande organisée, suivi de Les pires escroqueries actuelles issues du CEA

Comme vous l’avez sans doute constaté, on critique beaucoup dans ce canard les nouvelles technologies développées par des entreprises et des labos de la cuvette et contribuant au « refroidissement technologique » général. Le moteur de ce dynamisme local, c’est le CEA Grenoble (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) employant 4000 personnes et s’apprêtant à fêter ses 70 ans l’année prochaine. Si certaines grandes entreprises (comme Soitec et STMicro) sont issues du CEA, si des technologies orwelliennes y sont effectivement développées, il y a néanmoins un écueil dans lequel nous tombons souvent : on a cette fichue tendance à gober bêtement la com’ relayée servilement par Le Daubé et la presse économique. Et donc à croire naïvement qu’il enchaîne les succès industriels, que les start-ups biberonnées au CEA vont vraiment finir par produire des choses.
Alors que la plupart du temps : pas du tout. Des dizaines de sociétés ont été créées par des chercheurs du CEA, ont pompé pendant des années des dizaines de millions d’euros d’argent public, avant de discrètement déposer le bilan. Si ces échecs ne sont jamais ni publicisés, ni questionnés, c’est que pour beaucoup ils semblent bien plus relever de l’escroquerie délibérée que de la tentative ratée.
L’année dernière (Le Postillon N° 74), on avait publié un long article sur l’histoire d’Isorg, startup issue du CEA Grenoble, promise à devenir une « pépite » dans le secteur de « l’électronique organique imprimée » avec une « ambition industrielle mondiale ». Créée en 2010, cette société a levé près de 50 millions d’euros d’argent public et privé, touché des dizaines de millions d’euros de subventions, et construit une usine toute neuve dans le Limousin. Placée en liquidation judiciaire l’année dernière, elle n’aura finalement jamais rien fabriqué ni vendu en quatorze années d’existence.
Ce qui nous avait frappé l’année dernière, c’est que sa disparition n’avait même pas été annoncée par Le Daubé et la presse économique, médias qui avaient pourtant publié des dizaines d’articles élogieux sur cette « startup pionnière » développant « une technologie majeure, une technologie de rupture impressionnante » : « Le récit médiatique, en plus de ne jamais interroger le sens des technologies développées, ne parle que de success story et passe sous silence les échecs. Les acteurs principaux du modèle grenoblois ne sont redevables de rien, ne doivent jamais rembourser les millions d’euros touchés, quittent le navire quand il n’y a plus rien à gagner pour souvent tenter de continuer à toucher des salaires à plus de 10 000 euros mensuels ailleurs. Malgré leurs loupés, ils continueront à obtenir des millions d’euros de subvention en ‘‘pitchant’’ des ‘‘business plans’’ bancals. »
Mais à l’époque, on pensait que, s’il était représentatif, le cas d’Isorg était plutôt isolé. Encore une fois, on pêchait par naïveté. Et ceux qui nous ont permis d’ouvrir un peu plus les yeux sont… deux anciens du CEA de Grenoble, venus toquer à la porte du Postillon pour dénoncer un « hold-up en bande organisée ». Appelons les Jean et Bruno. Eux sont de la vieille école, quand le CEA de Grenoble était centré sur le nucléaire et « dirigé par des gens compétents ». Ce qu’ils constatent depuis deux ou trois décennies, c’est le « fiasco complet » de nombre de projets autour du CEA, qui « pourrait bien mieux faire. Cela ne coûterait pas cher et pourrait rapporter gros ! ».
C’est un point de vue plutôt original. Parce que si on en croit la presse sérieuse, le CEA de Grenoble est un formidable « accélérateur d’innovations au service de l’industrie ». Pour preuve de son dynamisme, on évoque souvent le grand nombre de brevets déposés par le centre de recherche. Le 2 octobre dernier, Ici Isère se réjouissait : « Dans le classement régional général des déposants de brevets le CEA de Grenoble sort en tête avec 421 brevets déposés en 2024, contre 172 pour le second du palmarès, l’auvergnat Michelin. » Un chiffre qui permet selon la radio locale de « traduire en données tangibles et chiffrées » la fierté de voir « l’Isère comme une terre de recherche et d’innovations ».
Ce n’est pas l’analyse de Jean et Bruno. Eux ont vu leur centre être gagné par la frénésie de dépose de brevets, mais ne le voient pas comme un signal positif. « Le but est juste de déposer des brevets, même s’ils sont parfaitement inutiles et coûteux à maintenir et étendre à l’étranger. C’est de la poudre aux yeux vendue aux politiques parce que pour beaucoup si on dépose un brevet, c’est forcément qu’on est innovant ». Jean et Bruno évoquent une grosse pression mise sur les équipes – compensée par des grosses primes – pour les dépôts de brevets, avec un nombre minimum à atteindre par année. « Mais pour beaucoup, il s’agit de brevets ‘‘en pelures d’oignon’’. Pour caricaturer, une poignée sur une valise, ça fait un brevet. Si la poignée est en bois, ça en fait un autre. Si elle est en plastique, un de plus, etc. »
En gros, il s’agit plus de communication que de sérieux scientifique. Ou, comme s’attristent Jean et Bruno, de « Rana » pour « recherche appliquée non applicable », une notion qui « qualifie des recherches où les applications sont un prétexte ou une légitimation plutôt qu’un véritable objectif ».
Mais alors quel serait le véritable objectif ? Déposer des brevets, monter des sociétés, faire de jolis communiqués de presse, le tout avec l’aura du CEA, permet de toucher beaucoup d’argent public. Et peu importe si toutes ces manigances n’aboutissent à rien de tangible, ni application véritablement utile, ni « réindustrialisation » de la France. Pendant des années, les millions d’euros d’argent français et européens auront quand même permis de toucher de juteux salaires.
« La forêt des résultats scientifiques du CEA de Grenoble ne doit pas cacher le nombre élevé d’escroqueries » soulignent les deux compères, pointant particulièrement les activités développées par le Liten (laboratoire d’innovation pour les technologies des énergies nouvelles et les nanomatériaux), un institut de recherche du CEA de Grenoble, employant environ un millier de personnes.
« Jean Therme [l’ancien directeur du CEA de Grenoble] a senti la manne des énergies renouvelables au début des années 2000 et a beaucoup positionné le centre sur ce secteur ». Ceci entraînant en 2004 la création du Liten, puis en 2006 d’INES (Institut national de l’énergie solaire) au Bourget-du-Lac, et même un rallongement du nom du CEA, officiellement dénommé après 2010 « Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives ». Mais vingt ans plus tard, le Liten, un des « plus grands centres de recherche européen dédiés à la transition énergétique » accumule les échecs industriels.
« Il y a eu beaucoup de montage de startups ‘‘effet d’aubaines’’ » analysent Jean et Bruno. En gros, un pitch efficace, des beaux slides avec des grandes prétentions, les grands mots attendus « transition », « innovation », « technologies de rupture » sur les secteurs à la mode « solaire », « hydrogène », « nanomatériaux », « batteries » etc. et hop ! Les millions d’euros pleuvent, même si le projet a très peu de chances d’aboutir sur un succès industriel. « Il n’y a quasiment pas d’évaluation de la fiabilité des projets. Il faudrait de vrais experts compétents pour juger régulièrement de l’avancée des recherches et de la pertinence – ou non – de continuer à mettre de l’argent public dedans ». Ce n’est souvent pas le cas : « Des responsables du CEA peuvent à la fois monter des projets, demander des millions d’euros de subvention, puis être dans les jury nationaux pour valider ces subventions… C’est pareil pour la Région : y aller avec trois pauvres slides peut suffire pour toucher des millions d’euros de subvention. »
Outre Isorg, qui a été une des premières startups issues du Liten, le CEA de Grenoble a impulsé ou accompagné de nombreux autres ratés. Le plus récent et un des plus symptomatiques est celui de Symbio qui prétend « construire un futur positif » grâce à l’hydrogène. Créée en 2010 au Bourget-du-Lac, puis transférée à Fontaine, cette société a développé de nombreux partenariats avec le CEA Liten : en 2013, les deux partenaires annonçaient « développer une nouvelle génération de piles à combustible à hydrogène destinées aux applications de la mobilité et des transports ». En 2020, ils signaient un « accord cadre » pour « perfectionner l’industrialisation de ses produits, et se préparer à l’essor du marché de l’hydrogène ». Gros succès, au moins pour convaincre les décideurs de faire pleuvoir les subventions. En 2023, la première « gigafactory » « plus grande usine de piles à combustible d’Europe » est inaugurée dans la banlieue lyonnaise sous les vivats des médias et du gratin patronal et politique (deux ministres présents). Faut dire que 600 millions d’euros avaient été débloqués par l’État, la région et l’Union européenne. « Un pas supplémentaire vers la réindustrialisation du pays » s’exclamait Bref éco (14/12/2023). Moins de deux ans plus tard, c’est plutôt un pas en avant, deux pas en arrière… Stellantis se retire du projet alors que le groupe automobile représentait 80 % du chiffre d’affaires prévisionnel. Les 530 employés, à peine embauchés, dénoncent déjà la « lente agonie » de leur entreprise « aujourd’hui plus que jamais menacée ».
« Il y a un énorme raté industriel français sur l’hydrogène, le photovoltaïque ou les batteries » s’indignent Jean et Bruno. « Aujourd’hui tout ce qu’on achète est chinois… alors que contrairement à la légende, la Chine a commencé bien après nous à travailler sur ces technologies. Dans les années 1990, le CEA avait déjà des laboratoires sur les batteries lithium, les piles à combustible et le solaire… »
S’intéresser au bilan de quelques startups emblématiques créées par le CEA dans ces secteurs est assez cruel.
Il y a tout d’abord « l’échec solaire », symbolisé par la fermeture début 2025 de l’entreprise Photowatt, société pionnière pour la fabrication de panneaux solaires, accompagnée pendant des années par le CEA-Liten. Et pourtant, il y a une dizaine d’années, alors que l’entreprise était encore en activité, le CEA de Grenoble avait préféré acheter des panneaux taïwanais plutôt que ceux de Photowatt pour équiper les toitures d’un immense parking… Tout ne serait néanmoins pas perdu pour la concurrence, Le Daubé (26/11/2025) assurant qu’un « géant chinois du photovoltaïque » va racheter le site et les actifs de Photowatt. Côté start-up, le Liten a pondu Steadysun, qui voulait « développer et commercialiser des services de prévision de la production d’énergie d’origine solaire ». Créée en 2013, elle a disparu en 2023 dans le plus grand des silences, après des années de résultats net négatif de plusieurs centaines de milliers d’euros.
Du côté des batteries, le bilan n’est pas plus glorieux. L’accord entre CEA et Renault de 2012 aurait dû aboutir à la création d’une usine de batteries sur le site historique de Flin, mais s’est soldé par un échec coûteux de plusieurs centaines de millions d’euros. La société issu du Liten Power Up annonçait, elle, « développer une solution qui prolonge de manière considérable la durée de vie des batteries lithium ». Après avoir levé des millions d’euros, elle a été liquidée en 2024 après 7 ans d’existence.
Dès 2009, Prollion entendait produire des batteries électriques grâce à la plateforme Steeve (Stockage d’énergie électrochimique pour véhicules électriques) du CEA. Placée en redressement judiciaire en 2016, elle a été radiée en 2022.
Quant à WattAlps, elle ambitionne de « développer des batteries hautes performances et sûres pour électrifier les engins industriels » depuis 2018. Mais six ans plus tard, malgré des dizaines de millions d’euros de fonds levés, elle affiche toujours des résultats nets négatifs de plus d’un million d’euros… Quant à la « start » Verkor, elle n’a toujours rien produit (voir page suivante).
En ce qui concerne l’hydrogène, en dehors de Symbio, on peut aussi noter la remarquable performance de Sylfen « la startup hydrogène vedette du CEA » (L’Usine Nouvelle, 27/11/2020). 10 millions levés de la part de BPI France en 2022, plusieurs autres en 2024, puis… patatras ! Liquidation judiciaire dans la foulée, sans avoir, là non plus, jamais rien vendu.
Etc, etc. (on détaille d’autres exemples de sociétés « à succès » risquant de ne jamais rien produire dans les pages suivantes).
En plus des centaines de millions d’euros levés (de la part d’acteurs publics et privés) et des centaines de millions d’euros de subvention directe, toutes ces sociétés ont aussi pu compter sur le très généreux crédit d’impôt recherche (CIR), leur permettant d’avoir 30 % des salaires pris en charge par l’État. Si depuis quelque temps, le détournement de ce dispositif (coûtant 7,6 milliards d’euros en 2024) par de grandes multinationales est un peu dénoncé, les instituts de recherches publiques et les petites startups bénéficient aussi de ce soutien peu regardant de l’État.
Ce dernier fait preuve ici de beaucoup moins de vigilance sur l’utilisation des deniers publics qu’en ce qui concerne les minimas sociaux ou les subventions à des projets sociaux. Le budget du CEA est lui en hausse perpétuelle. En 2024 il bondissait de 6 % à 6,44 milliards d’argent public, dont notamment 60 millions de la Région Rhône-Alpes ou 20 millions d’euros de la Métropole.
Les pouvoirs publics ont une confiance aveugle dans le CEA-Grenoble pour créer le « champion de demain » et préfèrent dilapider de l’argent public plutôt que de prendre le risque de manquer la possibilité de faire émerger une start-up « licorne ». Que l’énorme majorité de start-ups ne produisent jamais rien paraît complètement normal tant qu’il y en a une de temps en temps qui parvient à quelque chose. Car dans leur idéologie, la solution à tous nos problèmes ne peut être que technologique. Mais d’un strict point de vue industriel, tous ces investissements ressemblent à des échecs, économiquement parlant.
Car parler d’« échecs » laisserait penser qu’ils s’agit surtout de tentatives ratés quand, en réalité, ce n’est jamais un échec pour ceux qui lancent ces start-ups, qui se payent grassement tant que ça dure en sachant pertinemment que personne ne viendra jamais leur réclamer quoi que ce soit. Cela ressemble bien plus à de l’escroquerie délibérée, avec un système bien rodé pour cumuler et détourner des fonds. En bande organisée.
Certains, dont nos deux témoins, trouvent que ces multiples échecs dans les secteurs des batteries, de l’hydrogène ou des nouvelles technologies en général sont à regretter car elles empêchent Grenoble et la France de se « réindustrialiser » et de « créer les emplois de demain ». Nous on est critiques de la fuite en avant technologique et on pense que la première des réindustrialisations devrait d’abord être celle produisant des objets essentiels (habits, vélos, meubles, acier ) Pour aller plus loin sur les secteurs industriels évoqués dans cet article, on ne peut que vous recommander un peu de réflexion critique :
Sur l’hydrogène : Aline Nippert, Hydrogène Mania, Le passager clandestin, 2024, ainsi que nos articles sur ce sujet dans les numéros 74 et 38.
Sur le solaire : Frédéric Gaillard, Le soleil en face, Rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives, L’Échappée, 2012
Sur les batteries : notre dossier dans le numéro 72 ou l’article Vos batteries vont-elles exploser ? dans Le Monde Diplomatique de février 2025.
« M’sieur le juge, en plus de reprendre fidèlement tous les communiqués de presse de ces entreprises, en plus de ne jamais chercher à vérifier la communication et de ne jamais mettre en doute les grandes déclarations d’intention, en plus de passer sous silence les échecs des sociétés qu’elle a promu pendant des années, Le Dauphiné Libéré, seul quotidien local, pousse le zèle jusqu’à organiser un grand festival de promotion inconditionnelle de toutes ces sociétés coupables de détournement de fonds public, appelé « Tech & Fest ». Il faut croire que lui aussi est invité à la fête… Voilà pourquoi nous vous demandons de déclarer Le Dauphiné Libéré coupable de complicité dans le détournement de fonds publics ». S’il y avait un procès sur cette histoire (fantasme complètement déconnecté de la réalité, hein), la plaidoirie de la partie civile sur le rôle joué par Le Daubé pourrait ressembler à ça.
Pourquoi cette volonté de multiplier les brevets inutiles, comme raconté dans le texte ? Alors que ces brevets coûtent un bras à déposer et maintenir ? Un ancien chercheur de ST-Ericsson nous explique les magouilles sous-tendant cette course à la privatisation de la connaissance : « Ce qu’on nous a clairement expliqué dans ma boîte, c’est qu’il existe tellement de brevets que tu es sûr que tes concurrents vont faire un truc qui tombe sous un de tes brevets et ça peut faire des procès très chers, voire des retraits de produits du marché. Personne ne peut vérifier ça (le fait d’utiliser un brevet sans le savoir) du côté du concurrent (en réalité même de ton côté… c’est totalement un jeu de dupes), et donc l’arrangement est le suivant : comme c’est inévitable, moi qui ai un plus gros portefeuille de brevets que toi, je fais un deal avec toi, petit troufion, tu m’achètes mon portefeuille de brevets, moi le tiens, et en échange on s’emmerde pas. Je sais pas à quel point cet accord est légal, mais c’est ce qui se fait. Du coup à mon époque y avait Qualcomm, boîte de telecom la plus riche mais qui ne produisait absolument rien (ni design, ni puce, ni téléphone, nada), juste des brevets. Qualcomm pondait deux fois le nombre de brevet qu’ST-Ericsson, et on nous montrait ces beaux graphiques chaque semestre : il nous fallait remonter la pente !
Alors des brevets, on en chiait à tour de bras et c’était de la pure merde ; un gars passait toutes les fins de mois dans notre équipe pour savoir combien on en avait pour lui… le dealer de brevets quoi. S’il avait besoin de cinq, fallait le jour-même qu’on lui en trouve cinq. Et t’inquiète pas on trouvait, on allait les présenter la mort dans l’âme face à un comité ‘‘d’experts’’ qui validaient en effet le fait que c’était de la merde. À chaque fois le juriste brevet, qui ne comprenait rien à rien évidemment à toute cette technicité, répondait « oui mais qui dit que dans 15 ans ce ne sera pas utile ? » (un brevet ça tient 20 ans, donc ça peut t’arroser 5 ans de royalties, c’est ça le sous-entendu). Même en sachant que c’est de la merde, tu ne peux évidemment pas dire que ça servira pas… Et hop, ça passait. Personne ne s’en plaignait vu que moi ça m’apportait de souvenir 1500 balles par brevet accepté (oui oui !) , que j’avais même pas à faire la recherche d’antériorité (on nous le déconseillait d’ailleurs au cas où on se fasse attaquer et qu’on puisse pas plaider la bonne foi : si on savait qu’on avait breveté un truc déjà existant, on pouvait se prendre un procès, alors le mieux était de pas savoir; c’est ainsi que des milliers de brevets assurément sont des duplicatas d’autres), et ça arrangeait tout le monde. De la pure production de vide pour faire de la thune à partir de rien (ou éviter d’avoir à en payer trop à celui qui produit plus de vide que toi). »
Test comparatif
Les pires escroqueries actuelles issues du CEA
Si on a évoqué quelques récents échecs industriels issus du CEA dans les pages précédentes, on est loin d’en avoir fait le tour. Surtout si on se met parler des échecs futurs ! Dans ce nouveau test, on compare le degré d’escroquerie de sociétés à la mode issues du CEA, toujours en activité… pour l’instant. La liste étant presque infinie il a bien fallu en sélectionner seulement quatre. Toutes nos excuses à celles ne figurant pas dans ce palmarès.
Aryballe, la start-up qui pue l’arnaque
Il y en a qui ont le don pour flairer les bons business. Tristan Rousselle s’est positionné sur le secteur de l’odorat avec l’ambition affichée de fabriquer un « nez électronique ». D’où la création, en 2014, d’Aryballe « entreprise pionnière de l’olfaction numérique » en partenariat avec le CEA (la start-up est au départ domiciliée à Minatec). Évidemment, pas question de gros sous dans les déclarations d’intention, mais plutôt de venir aider les personnes atteintes d’anosmie (la perte de l’odorat), qui représenterait 20 % de la population selon la com’ de l’entreprise (5 % selon Wikipedia). Mais, pour manger à tous les râteliers, Aryballe promet aussi la détection des polluants, la vérification de la propreté des toilettes ou une véritable révolution en cuisine : « Les inventeurs du nez artificiel songent déjà à une hotte intelligente « qui pourrait se mettre en route si les odeurs envahissent la pièce », à un four « capable d’adapter la cuisson selon les senteurs émanant d’un plat »… Voire à un frigo capable d’alerter quand un aliment a dépassé la date de péremption » (JDD, 20/12/2017). Si le premier modèle de nez artificiel présenté est « loin d’être aussi sensible que le nez humain », Tristan Rousselle continue à promettre monts et merveilles : « Nous allons ajouter de nouveaux biocapteurs. D’ici à trois ou cinq ans, nous espérons que notre nez sera aussi sensible que celui des chiens. » L’odorat des chiens, c’est le nec plus ultra mais Aryballe parviendra à l’égaler !
Et c’est vrai qu’Aryballe a su imiter les chiens, mais pas sur l’odorat. En juillet dernier, au bout de onze ans, durée moyenne de vie d’un canidé, la start-up a été mise en liquidation judiciaire, sans avoir jamais aidé les personnes souffrant d’anosmie ou trop distraites de lire la date de péremption des yaourts. Le dernier bilan financier, en 2023, fait état d’un « résultat net » de moins 5,2 millions d’euros. C’est pas faute d’avoir touché beaucoup d’argent : une levée de fonds de 3 millions d’euros en 2016, une autre de 7 millions en 2019, 1,1 million d’euros touchés avec France Relance en 2021. On a aussi trouvé la trace de plusieurs subventions : 745 000 € du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation en 2018, 1,1 million du Ministère de l’économie et des finances en 2021, 400 000 euros du Conseil régional en 2024… Le tout avec l’aura du CEA, la start-up ayant noué de multiples contrats de recherche et développement avec le Leti et l’Inac, deux de ses labos.
Heureusement, malgré la liquidation judiciaire, tout n’est pas perdu… Un mois plus tard, une entreprise au nom d’Olfaktion est créé pour reprendre les activités d’Aryballe. Un des établissements de cette nouvelle boîte est toujours domicilié à Minatec. Olfaktion est détenue par un fond d’investissement, Cémag Invest (qui avait déjà investi dans Aryballe), lui même détenu par Promontoires, société de conseil liée a quelques dizaines d’autres entreprises du même acabit. Le montage financier est très complexe, mais, heureusement, pour rassurer les décideurs, le poste de président directeur général est toujours occupé par Tristan Rousselle, celui qui a dirigé Aryballe jusqu’à sa liquidation. Combien de millions d’euros parviendra-t-il à recevoir pour sa nouvelle société ?
Aledia, la face sombre des écrans
Moins 66 millions d’euros. C’est le joli score du résultat net réalisé par Aledia en 2022. Alors bien entendu, on le sait, c’est pas facile de créer une start-up, les premières années sont forcément déficitaires… Mais en 2022, ça faisait quand même déjà onze ans qu’Aledia avait été créé par deux chercheurs du CEA-Leti, rejoints par un homme d’affaires, Giorgio Anania qui, conscient des incertitudes du marché dans lequel il voulait faire prospérer la boîte, déclarait en 2019 : « Notre premier chiffre d’affaires [en 2022] sera soit de zéro euro, soit de plusieurs centaines de millions d’euros » (Le Postillon nº58) Eh ben, c’est zéro ou presque, comme pour 2023 et 2024.
Mais alors quelle est l’ambition d’Aledia ? Produire « des écrans plus lumineux et économes en énergie, avec des coûts de production réduits », faire advenir « une nouvelle ère pour tous les écrans, des lunettes de réalité virtuelle aux murs vidéo », le tout avec des « performances supérieures à moindres coût ». Waaoouu. Le CEA, qui s’enorgueillit de sa « collaboration » avec la start-up, vante les mérites de cette « deeptech » révolutionnaire basé sur des « nanofils de nitrure de gallium en 3D qui croissent par épitaxie sur un substrat silicium 200 ou 300 mm ». Si vous avez compris quelque chose, bravo ! En tous cas, Aledia protège bien sa technologie par 300 familles de brevets, ce qui fait d’elle « la première startup française pour le nombre de brevets déposés ».
Bon, pour l’instant, ça veut pas dire que ça fonctionne. Après avoir créé une usine pilote à Échirolles, où elle a déménagé en 2020, elle a bâti une véritable usine de 15 000 m² à Champagnier, dans ce qui est censé être l’épicentre d’une future « Display Valley ». En 2020, on annonçait que cette usine serait « opérationnelle pour la production en grand volume qui débuterait en 2023 » (Journal des Entreprises, 16/12/2020). Mais en 2025, toujours rien… même si la presse économique (La Tribune, 15/10/25), assure que ça ne saurait toujours pas tarder : « la spin-off du CEA Leti s’apprête tout juste à lancer la production de ses premiers échantillons de MicroLED à destination du marché. » C’est que « pour la nouvelle direction de l’entreprise de 215 salariés, dont 60 doctorants, il y a tout de même urgence à réaliser du chiffre d’affaires pour conserver la confiance des investisseurs » (Usine nouvelle, 26/03/2025). Remarquons effectivement que les investisseurs, publics et privés, on été particulièrement généreux. Aledia (sur son site, 11/07/2025) se vante d’avoir levé « 500 millions d’euros », notamment via la Banque publique d’investissement et la Banque européenne d’investissement. Parmi les subventions publiques, on a notamment retrouvé la trace d’une aide de 7 millions en 2015 et de 5 millions en 2021.
Faut dire qu’en 2020 l’entreprise promettait, pour 2025, d’accueillir 500 salariés et de « réaliser un chiffre d’affaires à l’échelle du milliard d’euros » (Journal des entreprises, 16/12/2020). Pour l’instant, c’est toujours presque zéro de chiffre d’affaires et seulement deux cents salariés. Tant qu’ils ne sont pas licenciés…
Quobly, le cantique du quantique
Pour arnaquer des subventionneurs, rien de mieux que la physique quantique ! D’un côté c’est censé être le futur eldorado de la tech, et de l’autre, personne n’y comprend rien. Alors quoi de plus simple que de prétendre produire prochainement une « puce quantique » et pomper ainsi des dizaines de millions d’euros ? C’est le credo de Quobly, la nouvelle « pépite » grenobloise, ayant levé 40 millions d’euros en trois ans et start-up « star » de l’écosystème, sa patronne Maud Vinet ayant été la marraine du festival Tech&Fest de 2024.
La promesse de la quantique, c’est de fabriquer des ordinateurs hyper-méga-super puissants, avec des gains de performance en capacité de calcul « absolument révolutionnaires », non pas bien entendu pour rendre la vie plus belle, mais comme d’habitude, pour renforcer le déferlement numérique et la domination des puissants. La direction générale de l’armement a d’ailleurs débloqué 500 millions d’euros pour soutenir les start-up françaises du quantique, dont fait partie Quobly.
Pour l’instant rien ne fonctionne. Même les annonces de Google, IBM ou Microsoft, qui avance avoir investi un milliard de dollars en recherche et développement, ne sont que des papiers dans des revues scientifiques, avec rien de concret. C’est un peu comme la fusion nucléaire : des scientifiques disent que c’est possible, et on s’acharne a essayer de faire que ça marche mais pour l’instant on en est très loin. Pour le quantique, le CEA lui-même le reconnaît en juillet dernier (« L’essentiel sur le calcul et l’ordinateur quantiques », 15/07/2025) : on « ne dispose pas encore d’une véritable technologie d’ordinateur quantique », « des nombreuses routes sont explorés » mais « toutes font encore face à des difficultés sans solution viable. (…) Il n’y a pas de consensus sur la solution la plus adaptée pour faire un ordinateur quantique et tous les systèmes se heurtent à des problèmes qui n’ont pas de solution pour l’instant. »
Parmi toutes les entreprises dans le monde qui essayent de trouver des « solutions », il y a donc Quobly, dont la patronne Maud Vinet sait bien vendre du rêve. Au Tech&Fest de février dernier, elle annonçait revenir en février 2026 « avec une puce quantique ». Waaahoooouu ! Avant Google et IBM ? Bon en fait une puce quantique, ça veut à peu près rien dire si elle ne fonctionne pas… De l’aveu même de Maud Vinet, qui à répondu à nos questions à travers sa chargé de com’, « une démonstration complète n’est pas réalisable en événement public : un processeur quantique nécessite une infrastructure cryogénique lourde, fixe et incompatible avec un format mobile/évènementiel ». Et oui, pour tester les puces quantiques, il faut qu’elles soient à des températures proches du zéro absolut (-237,15º C).
À défaut de « démonstration complète », il faut donc se contenter d’obscurs papiers scientifiques expliquant leur « science » sur leur site. La moitié sont produits par Maud Vinet ou Tristan Meunier, son compagnon. Quobly est en effet une entreprise conjugale et un mariage d’instituts scientifiques. Madame était auparavant chercheur au CEA-Leti et Monsieur au CNRS, le troisième cofondateur François Perruchot étant aussi sorti du CEA-Leti.
Ces trois là ont su saisir flairer le bon filon pour pomper des millions et garder une main dessus. Maud Vinet et Tristan Meunier ont en effet créé chacun une société, dont l’objet est « l’acquisition, la gestion et la vente des titres de participations détenus au sein de la société Siquance [premier nom de Quobly] ». Encore un grand pas pour la science !
Cette histoire nous rappelle celle d’Elisabeth Holmes, fondatrice de Theranos, entreprise qui prétendait avoir créé un dispositif capable de faire des centaines d’analyses médicales sur une seule goutte de sang et presque instantanément. Son adage, comme celui de plein de starts-ups de la Sillicon valley, était « Fake it until you make il », « Bluffe jusqu’à ce que ça marche ». Hélas pour elle, son bluff n’a jamais marché et elle a fini en prison pour avoir arnaqué les investisseurs privés. Dans l’écosystème grenoblois, où l’argent investi est surtout publique, les bluffs finissent par la création d’une autre start-up.
Verkor : sauter sans élastique
Deux milliards d’euros. Comparés à Verkor, les autres ont l’air d’être d’inoffensifs amateurs. Des levées de dizaines ou centaines de millions d’euros ? Petits joueurs, va ! Verkor, pépite made in Grenoble fondé notamment par un ancien du CEA a réalisé « la levée de fonds la plus importante pour une start-up de la French Tech ». Deux milliards d’euros, donc, dont 850 en capitaux d’investisseurs privés ( Renault, CMA CGM, Volvo) 650 millions de subventions publiques françaises et 600 millions en prêts de la Banque européenne d’investissement.
Verkor ne prétend pourtant réaliser aucune révolution technologique majeure : elle veut juste produire en masse des batteries électriques pour des bagnoles. Modeste ambition mais tellement dans l’air du temps qu’elle est parvenue donc à lever deux milliards d’euros, pour fabriquer la plus grande des « gigafactories » de batteries située, comme toutes les autres, dans la région de Dunkerque. Son bâtiment est présenté comme « le plus long de France », équivalent à « dix-huit fois Notre-Dame-de-Paris ». Si les premières batteries auraient dû sortir au début de l’année 2025, il y a un peu de retard… Les batteries produites sont pour l’instant faites dans les locaux de Grenoble et envoyées à Dunkerque (La Tribune, 4/07/25).
Faut dire qu’il y a comme un mauvais sort qui plane sur les fabricants européens de batteries. Voilà un an, Northvolt, la société la plus avancée d’Europe du secteur, déclarait faillite. Au printemps, le fabriquant taïwanais Prologium de batteries a reporté son projet de construire une usine à batteries à coté de celle de Verkor.
Alors que la production n’a toujours pas démarré dans sa première usine, Verkor annonce pourtant la construction de deux nouvelles gigafactories à côté de la première, aussi grandes et aussi chères que la première, soit deux milliards d’euros chacune. Face aux incertitudes du secteur, Verkor choisit donc la fuite en avant pour pouvoir proposer des nouveaux formats de batteries (prismatique, cylindrique) et de nouvelles chimies moins onéreuses. Et le robinet d’argent public et privé continue de couler : en mai 2024 Verkor obtient une nouvelle aide de 1,3 milliard d’euros, alors qu’en juillet 2025, l’Europe alloue une enveloppe de 852 millions d’euros à six fabricants de batteries, dont Verkor.
Malgré cette débauche de moyens publics et privés, l’inquiétude grandi autour de Verkor selon La Tribune (4/07/25) : « Plusieurs observateurs s’interrogent sur les choix technologiques du producteur de batteries tandis que des doutes planent sur la performance des cellules ». Cette année, deux des cofondateurs de l’entreprise, Sylvain Paineau et Gilles Moreau, ont quitté le navire…qui commence à prendre de l’eau. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, notamment après le rapport de l’Autorité environnementale sur la construction de la première usine (La Voix du Nord, 30/10/25) : « La promesse d’une batterie faible en carbone n’est clairement pas satisfaisante et les dangers quant à la présence de polluants sont insuffisamment pris en considération. L’étude des ‘‘rejets atmosphériques de certains polluants (notamment les PFAS) ainsi que ceux des produits de décomposition’’ doit être approfondie pour le gendarme environnemental. » Même Macron, qui devait rencontrer des lecteurs de La Voix du Nord dans les locaux de Verkor la semaine du 17 novembre, a annulé sa visite… Pour sauver Verkor, il va falloir cette fois que les Alliés et toutes leurs subventions débarquent en masse.
15/01/2026
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