Après l’éviction d’Orano, à qui profitera 
l’uranium du Niger ?

[Article extrait de la revue « Décolonisons ! », numéro d’octobre 2026 : https://survie.org/]

Contexte :

La production d’uranium à Arlit (Niger) est un cas flagrant d’exploitation postcoloniale : ce sont les réserves enfouies sous la terre de ses ex-colonies que la France siphonne, achetant à des prix de misère l’uranium qu’elle prélève des riches gisements du Gabon et du Niger. À Arlit, au milieu du désert, des carrières à ciel ouvert, puis une gigantesque mine souterraine sont ainsi exploitées par deux filiales de l’entreprise : la Société des mines de l’Aïr (Somaïr) et la Compagnie minière d’Akouta (Cominak). Les conditions de travail sont précaires (absence d’équipements de protection…) et les conséquences sont désastreuses : la ville d’Arlit est entourée de montagnes de déchets radioactifs issus de l’extraction d’uranium, les maisons sont souvent construites avec des ramblais de mines, les maladies/malformations/fausses couches y sont surreprésentés. Par ailleurs, les suivis et études médicales sont rares, et les mesures de radioactivité sont réalisées par Orano (anciennement Areva) : le contrôle de la pollution est ainsi géré par le pollueur lui-même…

Sources : la brochure « L’uranium de la Françafrique » et le film « La colère dans le vent »

 

Après l’éviction d’Orano, à qui profitera 
l’uranium du Niger ?

Un bras de fer politico-commercial oppose les nouvelles autorités nigériennes et l’ex-puissance coloniale française concernant un stock d’uranium bloqué dans le pays et plus généralement l’avenir de la production du minerai sur le site jusque-là détenu par Orano.

Après le coup d’État militaire de 2023 au Niger, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), appuyée par la France, avait menacé d’intervenir militairement pour rétablir l’ancien président Bazoum. Depuis, les militaires nigériens qui ont pris le pouvoir ont maintenu fermée la frontière avec le Bénin. Dans l’incapacité d’évacuer l’uranium qui transitait jusque-là par le port de Cotonou, Orano a décidé fin 2024 de mettre en pause la production de la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), sa dernière filiale dans le pays. Le gouvernement nigérien a alors pris le contrôle opérationnel de la société avant d’annoncer sa nationalisation complète et l’annulation de la concession minière d’Orano à Arlit.
Pour s’y opposer, la firme française a lancé quatre procédures d’arbitrage devant le Cirdi, tribunal international privé dépendant de la Banque mondiale, auquel ont recours les multinationales pour les litiges qui les opposent aux États. Le ministre nigérien des mines évoque lui un « harcèlement judiciaire » et une dizaine de procédures internationales.

1 000 tonnes à vendre

Le nouveau chef de l’État, le général Tiani, n’en a pas moins réaffirmé le droit pour le pays à disposer de ses ressources naturelles et à les exploiter ou les vendre aux partenaires de son choix. Il faut dire que les cours de l’uranium, après plusieurs années de prix très bas, ont fortement augmenté sur les marchés internationaux à court terme (dit marché « spot »), passant de 66 000 dollars la tonne en janvier 2021 à 180 000 dollars la tonne fin 2025. Même les marchés à long terme, moins volatiles, sont à la hausse, pariant sur un regain d’intérêt des États pour l’énergie nucléaire. En outre, le régime nigérien, toujours engagé dans une guerre sans fin contre les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, a un besoin urgent de financements et fait face à une contestation grandissante au sein de son armée, dont une partie s’est récemment mutinée. […]
Avant le coup d’État, le Niger et Orano pouvaient disposer de l’uranium produit à proportion de leur participation – très inégale depuis les années 1970 – dans la Somaïr : 36 % pour le Niger (via la Société du patrimoine des mines du Niger, Sopamin), et 64 % pour Orano (ex-Areva), elle-même propriété de l’État français. Et, à certaines périodes, le Niger se contentait de céder sa part à la France. Sur un stock évalué actuellement à 1800 tonnes (soit l’équivalent d’un peu moins d’un an de production avant 2023), le gouvernement nigérien estime désormais que seulement deux tiers de 150 tonnes reviennent à l’entreprise française, le reste ayant été produit selon lui après la décision d’Orano de cesser la production. Orano ne communique pas quant à elle sur la part qu’elle estime devoir lui revenir, contestant en bloc les récentes décisions souverainistes.

La France contre la Russie… et le Togo

Peu après la nationalisation de la Somaïr, le Niger a reçu en juillet 2025 le ministre de l’Énergie russe, Sergueï Tsiviliov, en visite officielle, et signé « un mémorandum de compréhension mutuelle  » sur la coopération dans le domaine du nucléaire civil avec le groupe russe Rosatom. Les autorités françaises ont accusé ce dernier d’avoir conclu un contrat de 170 millions de dollars pour l’acquisition de 1 000 tonnes d’uranium de la Somaïr, ce dont Rosatom s’est défendu.
Mais quelques mois plus tard, une partie du stock a commencé à être acheminée depuis le site d’Arlit, au nord du pays, jusque sur l’aéroport de Niamey, avec l’aide des paramilitaires russes d’Africa corps. Quel que soit l’acquéreur final envisagé, le projet consistait à faire transiter le minerai par le Togo, moyennement l’intéressement financier d’une société togolaise. L’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou, proche du général Tiani comme de l’homme fort du Togo, Faure Gnassingbé, aurait été l’un des intermédiaires dans les négociations, avec d’autres affairistes proches de Moscou.
Mais c’était compter sans l’acharnement français. Confortée par une première décision du Cirdi en sa faveur, enjoignant « à l’État du Niger de ne pas vendre, ni céder, ni même faciliter le transfert à des tiers de l’uranium produit par la Somaïr », Orano a déposé plainte fin 2025 auprès du parquet de Paris pour «  vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère  ». Ce à quoi le Niger a promis de répliquer par une procédure visant à obtenir réparation pour les préjudices écologiques subis, le bilan environnemental et sanitaire de la firme française dans le pays étant en effet catastrophique. D’autre part, les autorités togolaises et sans doute d’autres pays voisins ont fait l’objet de pressions émanant des plus hautes sphères de l’État français. La DGSE, les Affaires étrangères et Macron lui-même ont multiplié les avertissements pour faire capoter l’opération. Invité par la France à co-présider la conférence humanitaire consacrée à la République démocratique du Congo (RDC) à Paris en octobre 2025, Faure Gnassingbé s’est vu notifier par le président français « qu’un soutien au transit pourrait être interprété comme une manœuvre “illégale” assimilable à du “recel”  […] Sans reconnaître explicitement l’existence d’un accord formalisé avec Niamey, le président du Conseil togolais s’est dit disposé à réexaminer la situation. Cette première séquence a été suivie par au moins trois autres échanges directs entre le mois de novembre et celui de décembre entre les deux hommes  », selon Africa Intelligence (18/02).
Si ces pressions ont été mal vécues par le chef de l’État togolais, et ont contribué à la dégradation des relations avec la France, elles ont néanmoins porté leurs fruits et fait capoter la vente, le Togo renonçant à faire transiter l’uranium par le port de Lomé. Mais le Niger n’a pas renoncé pour autant à son projet de vendre l’uranium, d’autant qu’une attaque, fin janvier 2026, de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) contre l’aéroport de Niamey où est entreposée une partie de l’uranium, a rendu urgent l’adoption d’une solution définitive, y compris aux yeux des Occidentaux. […]

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09/10/2026

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