Revue de presse Septembre 2026

Les articles :

«L’enfouissement des déchets nucléaires est devenu un monstre technologique» paru dans Les echos du 19 août 2026, article ci-dessous

Les fouilles sur le site Cigéo à Bure révèlent « un fossé monumental » : https://www.estrepublicain.fr/videos/les-fouilles-sur-le-site-cigeo-a-bure-revelent-un-fosse-monumental-3ku0z5f

« Le nucléaire a contribué à faire croire que l’on pouvait avoir une croissance matérielle infinie » : interview d’Anne Pottin sur Politis : https://www.politis.fr/articles/2026/09/entretien-ange-pottin-le-nucleaire-a-contribue-a-faire-croire-que-lon-pouvait-avoir-une-croissance-materielle-infinie/

«L’enfouissement des déchets nucléaires est devenu un monstre technologique»

Pour Robert Charlier, professeur émérite à l’ULiège et membre du comité scientifique de l’Andra, enfouir les déchets nucléaires n’est pas raisonnable. Il réclame un vrai débat sur le sujet. 

Robert Charlier appelle à un véritable débat sociétal sur les déchets les plus radioactifs et à longue durée de vie. «La question est trop critique pour que le citoyen ne s’en occupe pas.» © SASKIA VANDERSTICHELE

Est-ce bien raisonnable d’enfouir sous terre une énorme poubelle qui va rester toxique pendant des dizaines de milliers d’années, voire plus, un temps bien plus long que celui qui nous sépare des grottes de Lascaux? Moi, je trouve cela glaçant», lance Robert Charlier, qui a travaillé une bonne partie de sa carrière sur l’enfouissement des déchets nucléaires. Professeur émérite de l’ULiège, il est, depuis 2023, membre du conseil scientifique de l’Andra, l’organisme public français chargé de la gestion des déchets radioactifs, l’équivalent de l’Ondraf. Et il a longtemps hésité à prendre la parole publiquement. «J’ai décidé de m’exprimer, parce que j’estime que le sujet des déchets nucléaires n’est pas suffisamment débattu. Petit à petit, je me rends compte que j’ai des collègues qui se posent les mêmes questions, mais qui ne l’expriment qu’en privé. Ce n’est pas facile de défendre des points de vue alternatifs. Mais je veux prendre mes responsabilités.»

Une longue réflexion

Lui-même a pris du temps pour nourrir sa réflexion. Ingénieur en construction, spécialiste de la géomécanique – la science qui étudie le comportement des sols et des roches – il commence à travailler sur les déchets nucléaires dans les années 1990. Après un post-doctorat à Grenoble, il dirige une première thèse sur les laboratoires souterrains pour l’enfouissement des déchets nucléaires, puis participe à un premier projet européen sur le sujet. «Après, à l’ULiège, nous avons eu de manière quasi continue des projets européens et des contrats avec des agences belges comme l’Ondraf et le SCK-CEN, mais aussi l’Andra en France.» Une période durant laquelle Robert Charlier se concentre sur son domaine d’expertise, et se pose peu de questions sur les autres dimensions de la problématique. «Comme chercheur, on creuse son sillon. Et comme prof d’unif, plus les années passent, plus on a d’engagements. J’ai eu une vie trépidante, mais durant laquelle il était difficile de prendre du recul.» Quelques années avant sa retraite, il commence toutefois à élargir son champ de vision. «Ma collègue Céline Parotte, du département de science politique, m’a alors fait découvrir un ‘serious game’ sur l’enfouissement des déchets nucléaires, qui consiste à mettre autour d’une table des personnes qui n’ont pas de connaissances sur le sujet, et à les faire réfléchir.» Ce jeu, il va le pratiquer à plusieurs reprises, avec des étudiants ingénieurs et en science po, mais aussi parfois avec des élèves du secondaire ou le grand public. «Cela ouvre les yeux. Cela permet de se poser des questions qu’on ne se posait pas nécessairement avant.»

Une problématique trop complexe

Une fois pensionné, il y a cinq ans, il décide d’arrêter ses activités dans le domaine. À une exception près: il rejoint le conseil scientifique de l’Andra, qui compte une douzaine de membres, avec des profils et des parcours très variés. «Là, j’ai vraiment découvert la largeur du spectre, perçu la complexité de la problématique, et entendu des points de vue qui parfois m’éclairaient, parfois me sidéraient ou m’inquiétaient.» Sa conviction, aujourd’hui? «Pour les déchets les plus toxiques et avec une longue durée de vie, une question philosophique se pose. L’enfouissement géologique est un sujet d’une complexité telle que personne ne le maîtrise. Et donc, on se retrouve face à un monstre technologique, vu l’ampleur de tout ce qu’il faut contrôler. Il y aura des failles, parce que plus un système est complexe, plus le risque de failles augmente. Je pense que ce n’est pas une solution raisonnable.» On demande à Robert Charlier des exemples de failles potentielles. Il pointe la question des gaz.

«Une partie des déchets sont stockés dans des fûts en acier inoxydable – inoxydable à l’échelle humaine, mais qui va s’oxyder très lentement. Et une fois qu’on aura refermé les tunnels des sites de stockage, il n’y aura plus d’oxygène. L’acier va donc capturer celui de l’eau et libérer de l’hydrogène. Et si cet hydrogène s’accumule, il finira par fracturer la roche. J’ai commencé à travailler sur cette question il y a 20 ans. Et pour moi, elle n’est pas réglée.»

Des alternatives?

Il pointe aussi l’existence de déchets dont on sait qu’on ne pourra pas les stocker en profondeur, dans l’état actuel des choses. «Et dans les projets de nouvelles centrales, notamment des SMR, il y aura encore plus de production de déchets dont on ne sait absolument pas que faire.» Quand on lui fait remarquer qu’il faut à tout le moins trouver une solution pour les déchets déjà produits, et que l’enfouissement semble la plus raisonnable, il répond qu’il a lui-même longtemps tenu ce discours. «Mais, en réalité, on s’est concentrés sur cette option depuis près de 50 ans, et on a très peu travaillé sur les alternatives.» Mais quelles sont les alternatives? «Il existe des recherches sur la transmutation. L’idée, c’est de réduire la durée de la toxicité. Si on peut la ramener de 100.000 ans à 5.000 ans, ce n’est plus du tout la même chose, à l’échelle de l’humanité. Mais la plupart des travaux concluent que c’est possible, mais que ça va être compliqué, et donc, que ce n’est pas une bonne solution.»

Éviter de fermer des portes

La transmutation, c’est l’objectif du projet Myrrha, mené au centre de recherche nucléaire de Mol. On demande à Robert Charlier si on ne risque pas, en misant sur une solution de ce type, de se lancer dans une fuite en avant et de perdre encore quelques dizaines d’années. Il rétorque que cela, c’est le discours du monde nucléaire, qui considère qu’il a une solution pour les déchets. «On nous dit l’enfouissement des déchets nucléaires, c’est Tina: there is no alternative. Et donc, on ne consacre pas beaucoup de financements à chercher d’autres pistes. Au contraire, on ferme des portes. Car si demain, on veut faire de la transmutation, la manière dont on traite les déchets n’est pas pertinente: il faudrait les séparer au maximum.» Et durant les recherches, on peut très bien prolonger le stockage en surface, qui est de toute façon prévu pour plusieurs décennies, argumente-t-il.

Surtout, il réclame un vrai débat sociétal sur le sujet. «Notre société ne veut pas voir cette question, ou ceux qui gèrent ne veulent pas qu’on la voie. Parce que comment serait-il défendable aujourd’hui de construire de nouvelles centrales ou de poursuivre l’exploitation de centrales existantes si on reconnaît qu’on a des déchets aussi toxiques à gérer?» On évoque les changements climatiques, les environnementalistes qui sont devenus pronucléaires. «C’est une question qui n’est pas facile, et chacun a son projet de société. Mais a-t-on le droit de développer une technologie aussi dangereuse, alors qu’elle représente à peine 5% de l’énergie primaire consommée au niveau mondial?» Robert Charlier revient sur la question du débat sociétal. «Je pense que ceux qui sont en charge des déchets nucléaires ont peur des opposants radicalisés. Cela fait 20 ans que je visite régulièrement le laboratoire souterrain français à Bure. C’est impressionnant de voir comment les protections autour de l’entrée de ce laboratoire sont devenues de plus en plus imposantes. La présence policière augmente, il y a des vigiles partout. Et cela conduit à une polarisation du débat. Il est de plus en plus difficile de manifester, et il est de plus en plus difficile de discuter sereinement.» On lui fait remarquer qu’il y a tout de même, en Belgique et en France, eu un débat sociétal, même s’il n’a peut-être pas eu l’ampleur qu’il souhaiterait, qui a conduit à demander une réversibilité du stockage géologique. «En France, c’est un parlementaire, Christian Bataille, qui a réussi à créer un vrai débat sur la question, au début des années 1990. En Belgique, on avance par petits pas, avec des ministres qui ne se pressent pas pour gérer le dossier. Et concernant la réversibilité, j’ai entendu un membre du conseil scientifique de l’Andra dire que le principe de cette réversibilité n’avait été accepté que pour qu’on puisse créer le stockage souterrain.» Le sort des déchets nucléaires mérite un véritable débat, insiste-t-il. «La grande majorité des gens qui s’occupent de l’enfouissement sont des gens très sérieux, qui font leur métier en âme et conscience. Mais c’est un tout petit cercle. La question est trop critique pour que le citoyen ne s’en occupe pas.»

 

23/09/2026

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