Nous relayons le communiqué du réseau Mutu (réseau de sites d’information) à propos de l’utilisation des réseaux sociaux par nos luttes et de l’importance de développer des médias autonomes.
En 13 ans, le réseau Mutu est passé de 4 à 22 sites [1]. Aujourd’hui, c’est environ 100 000 visiteur-euses par jour (en dehors des périodes de mouvements sociaux massifs), c’est des serveurs qui craquent tellement vous étiez nombreu-seux à consulter nos sites le 10 septembre dernier. C’est plus d’une centaine de personnes qui s’activent derrière les écrans, plusieurs générations qui se sont succédé, des sites qui ont fermé, certains qui ont réouvert avec des nouvelles équipes, d’autres qui naissent chaque année. C’est surtout des dizaines de milliers de personnes qui ont fait vivre ces sites en y publiant des articles.
Pourtant, ces dernières années, il nous est régulièrement arrivé de nous questionner sur notre modèle. Avec la montée de l’utilisation des réseaux sociaux dans le milieu militant, nous nous sommes demandé·es plus d’une fois si nos sites avaient encore un avenir, en voyant de plus en plus de collectifs se détourner du réseau Mutu pour réserver leur communication à instagram.
Nous comprenons pourquoi des collectifs décident d’investir les réseaux sociaux. La mainmise croissante de l’extrême droite dans les médias traditionnels nous étouffe. Alors qu’il y a dix ans, il était déjà assez rare que les médias mainstream parlent de nos luttes, cette invisibilisation est aujourd’hui doublée d’une promotion décomplexée pour les idées les plus réactionnaires. Dans cette ambiance médiatique, beaucoup de collectifs ont investi massivement les réseaux sociaux pour communiquer et mobiliser, ce qui a clairement participé à augmenter la notoriété de discours minorisés, y compris dans certaines sphères militantes. Dans le Réseau Mutu, certains sites ont décidé de les investir, d’autres non. Individuellement, nous sommes nombreux·ses à les consulter ou à les utiliser.
Nous partageons avec les réseaux sociaux le fait que n’importe qui peut publier une information en quelques clic, et nos sites sont donc souvent mis en concurrence avec ces plateformes par des – potentiel·les – utilisateurices, qui nous renvoient que, notamment vis-à-vis d’instagram, nos sites ne seraient pas assez efficaces, pas assez accessibles, n’auraient pas assez de portée, etc.
Certain·e·s d’entre nous avaient donc envie de partager quelques réflexions au sujet des enjeux de l’usage des réseaux sociaux à des fins militantes, et de remettre en avant tout le sens que l’on donne au Réseau Mutu.
Sur nos sites, nous tentons de rassembler et de visibiliser différentes pratiques militantes, différents points de vue, toujours dans une optique de nous renforcer les un·e·s et les autres. Chacun·e peut y diffuser des informations de manière anonyme et sécurisée [2], y rencontrer des initiatives de luttes qui lui sont moins connues et y partager/nourrir des réflexions.
Par le travail de modération, nous veillons à mettre en avant des informations qui témoignent d’engagements militants quotidiens, des fois moins spectaculaires et photogéniques que d’autres.
Les contenus des sites du réseau Mutu sont modérés par des collectifs autogérés. La publication d’un article représente parfois des heures de discussions ; il est même arrivé que des mois passent avant d’avoir pu se mettre d’accord sur un texte…
Les réseaux sociaux sont avant tout des empires économiques qui appartiennent à des milliardaires. Ils nous autorisent à publier… jusqu’à ce qu’ils ne nous l’autorisent plus. Dépendre de nos ennemis à ce point-là nous paraît loin d’être enthousiasmant. Comme ailleurs dans le monde, en France, pendant les mouvements pour Nahel, ou en Kanaky, nous avons été témoins de la manière dont les réseaux sociaux et le gouvernement pouvaient s’entendre pour bloquer, influencer les contenus ou s’en servir pour identifier et arrêter des personnes.
En plus de devoir s’inscrire nominativement sur ces plateformes et ainsi alimenter les bases de données de la surveillance généralisée, l’accès aux informations y est filtré par des machines au service des enjeux capitalistes. Ces fonctionnements algorithmiques nous échappent et nous posent questions à différents niveaux.
Ces algorithmes agglomèrent, hiérarchisent, fragmentent ou isolent les flux de contenus d’après des régles et des logiques qui leur appartiennent et qui jouent, sciemment ou non, contre nous. Nous assistons alors impuissamment à la compartimentation de nos luttes. Celles-ci s’en retrouvent couramment invisibilisées pour les personnes non-concernées et/ou non initiées.
Les réseaux sociaux nourrissent nos ambitions de visibilités à coup de like et de nombre de vues. Ils favorisent les contenus viraux, valorisent les actions spectaculaires et nous transforment parfois en publicitaires des luttes.
Dans la rue, nous pouvons légitimement questionner l’impact réel de ces outils sur nos mobilisations. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’être 50 à un rassemblement qui était pourtant suivi des centaines de fois en ligne.
Nous n’oublions pas non plus que les algorithmes des réseaux sociaux sont avant tout conçus pour créer de la dépendance. Nous sommes nombreux·ses à avoir fait l’expérience des conséquences mortifères de l’utilisation de ces réseaux sociaux sur notre santé mentale et de leurs impacts délétères sur nos capacités à interagir socialement hors des écrans.
Nous constatons aussi que l’intensité des flux d’informations sur les réseaux sociaux nous fait perdre notre mémoire collective. Une fois postés, les contenus sont rapidement digérés et difficilement accessibles. De plus, les archives de nos activités ne nous appartiennent pas et peuvent disparaître au bon vouloir des propriétaires des plateformes. À l’inverse, les sites du réseau Mutu permettent de garder des traces de nos actions et de nos idées, car les archives de nos luttes constituent un moyen très concret de faire exister notre propre réalité face à la réécriture de l’histoire par les dominant·es et les réactionnaires de tous bords.
Malgré tous nos doutes et notre méfiance, on comprend bien que la nécessité stratégique de certain.es à rester actif·ves sur ces réseaux puisse persister. Mais nous sommes persuadé·es que des alternatives doivent continuer à être investies. Pour notre sécurité, notre autonomie et la pérennité de nos luttes. Pour faire lien autrement, entre nous et entre nos initiatives. Le réseau Mutu et les sites qui le composent font partie des propositions qui vont dans ce sens !
Nous savons que nos sites ne sont pas parfaits, que nos outils ne sont pas toujours les plus simples à utiliser, ni les plus simples à consulter. Année après année, nous continuons à mutualiser nos expériences et nos savoirs pour les faire évoluer.
Dans ce contexte de montée en puissance des politiques et des idéologies fascistes, nous pensons que continuer à faire vivre et à construire des médias autonomes est un enjeu clé pour la survie de nos luttes et de nos idées.
Longue vie au réseau Mutu et aux médias libres !
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