Les portes entrebâillées de l’ANDRA

Le 15 septembre 2019, l’ANDRA affichait « portes ouvertes » en Meuse et Haute-Marne. Pas de plongée vertigineuse dans les profondeurs du laboratoire, ni de virée entre les grilles barbelées des installations en surface.

Juste quelques pas dans l’espace d’exposition ouvert pour la galerie.

Jeux et poudre aux yeux, récit d’un après-midi.

Il est 11h, après une bonne heure de route, j’arrive enfin devant le pôle technique de l’ANDRA, là où doivent se tenir leurs portes ouvertes. Elles ont été annoncées partout en Meuse depuis plusieurs semaines – boîtes aux lettres, journaux locaux, arrêts de bus, ou dans le centre des petits villages de Meuse et Haute Marne sur de longues banderoles : difficile de louper l’information.

Une fois à l’entrée, une personne avec un gilet jaune se dirige vers moi avec un grand sourire et me demande la raison de ma présence. Je lui explique que je viens pour la visite, il me dirige alors vers deux autres « gilets » qui m’accueillent avec un même sourire puis me montrent où me garer sur le petit parking réservé aux visiteurs. Après m’être demandée s’il était vraiment utile de charger quatre salariés de garder ce parking, je sors de ma voiture et me dirige vers l’entrée principale, suite à quoi je suis de nouveau accueillie, mais cette fois par deux vigiles qui me demandent d’ouvrir mon sac. Pas de sourire cette fois.

Une fois passé les vigiles, deux nouveaux salariés, un même grand sourire accroché au visage, me souhaitent la bienvenue et me proposent de découvrir une grande carte du site imprimée sur papier glacée sur l’une des parois du barnum d’entrée, ainsi que le programme des différentes « activités » proposées.

La première activité se tient devant la porte de l’établissement. Il s’agit d’un « débat mouvant » qu’un salarié anime toutes les 5 minutes pour les nouveaux visiteurs. Je rejoins les quelques présent.es, suite à quoi le spectacle commence.

« Arrêtons de produire des déchets radioactifs avant de trouver une solution de gestion. Alors, d’accord ou pas d’accord ?
— Euh…
— Vous pouvez répéter ? »
Nous sommes trois sur sept à le lui demander.

« Arrêtons de produire des déchets radioactifs avant de trouver une solution de gestion. »

Je ne peux m’empêcher de sourire. La formulation me laisse évidemment perplexe, tant son orientation est évidente. Est-ce que vous voyez pourquoi ?

« Arrêtons de produire des déchets radioactifs avant de trouver une solution de gestion. »

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une question. Ensuite, en plaçant cette idée (trouver une solution de gestion) après la première (arrêter de produire des déchets), il est clair que l’auteur cherche à semer la confusion, à créer un paradoxe. Enfin, l’idée qu’on puisse « trouver une solution de gestion » est ce qui me semble le plus problématique et retors dans cette phrase :

  1. Il n’a jamais été établi qu’on pourrait un jour trouver une solution de gestion. D’ailleurs, de nombreuses personnes, parmi lesquelles des scientifiques, pensent actuellement qu’aucune solution de gestion ne peux exister pour ces déchets radioactifs.
  2. Si on affirme que l’on va trouver une solution de gestion… Alors pourquoi arrêter de produire des déchets radioactifs « avant » ? Cela n’a pas de sens.

La phrase pourrait alors être reformulée de la sorte : « Arrêtons de produire des déchets radioactifs jusqu’à ce que l’on trouve une solution de gestion. »

J’ai néanmoins pu constater que je n’étais pas la seule à être gênée par cette formulation. Loin de se laisser embarquer par le piège rhétorique, plusieurs personnes présentes ont laissé entrevoir une certaine gène, voir, pour certaines, de l’agacement à devoir participer à ce jeu qui dissimule de façon assez évidente l’envie de nous conduire à une réponse spécifique : « pas d’accord ». Quant à moi, je choisis de me positionner entre les deux réponses, expliquant pourquoi la question me semble mal posée. L’animateur, apparemment gêné, se détourne alors de moi pour demander aux autres de se positionner. Les quelques présent.es hésitent. L’un d’entre eux se dirige vers le côté « pas d’accord », suivi de sa compagne, ce qui entraîne progressivement les autres à faire de même. L’animateur reprend alors :

« Très bien ! Pouvez-vous expliquez pourquoi vous n’êtes pas d’accord ? »

Je ne peux m’empêcher d’avoir le sentiment d’être en classe et de participer à une interro.

« Bah… Il faudrait arrêter de produire du nucléaire… Mais on peut pas, non ? commence l’un d’entre eux.
— Non, non, en effet on ne peut pas », répond l’animateur avec un sourire.

On ne peut pas ? Pourtant, l’honnêteté voudrait qu’on évoque au moins les hypothèses de sortie du nucléaire : entre autres ces deux scénarios.

« Il faut arrêter la production d’énergie. Même si, certes, il faut bien gérer les déchets qui existent là actuellement, reprend quelqu’un d’autre.
— Oui, exact, donc on n’est pas d’accord avec cette phrase. Bien. Vous pouvez maintenant entrer dans la première partie de l’exposition ! » conclut l’employé.

« Exact » « Bien » : Monsieur a bien répondu, on peut alors passer à la suite. « Un débat mouvant » : Ces échanges vifs et rapides ont plutôt l’air d’une prédisposition à la suite avant d’entrer.

Ce qui toutefois m’interpelle, c’est que ces deux personnes qui ont pris la parole pour dire ou laisser entendre qu’il serait bien d’arrêter la production d’énergie nucléaire n’avaient rien, en apparence (mais mon intuition me trompe peut-être) d’opposant.es ou d’antinucléaires convaincu.es. Il s’agissait bien plutôt d’habitant.es du coin, sans grande connaissance du sujet, et venu.es ici pour s’informer sur un projet qui -ça se lisait sur leur visage- leur posait question, voire les angoissait.

« Dis Andra, tu joues avec moi ? »

Cette appréhension silencieuse, je l’ai ressentie tout au long de mon excursion, et d’autant plus dans les « salles d’activités », là où elle venait clairement contraster avec la volonté de l’ANDRA de rendre cette visite « ludique ».

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Sur les images ci-dessous, l’ANDRA cherche à nous montrer que la radioactivité est présente partout autour de nous, qu’elle fait partie de notre quotidien, et qu’il n’y a alors pas de raison d’en avoir peur : regardez-là, testez-là, apprivoisez-là !

Mais les gens ne sont pas idiot.es : ils et elles savent bien que la radioactivité ne se trouve pas que dans les patates ou du lait et qu’on ne peut pas la confondre avec celle qui émane de produits nucléaires industriels. Les choses ne sont pas si simples. Nous sommes beaucoup à avoir regardé la série Chernobyl cette année. Ou à avoir entendu parler de l’affaire de la contamination de l’eau potable au tritium il y a plusieurs mois. L’ANDRA aurait pu répondre par anticipation à ces questions qui sont bien plus intéressantes et importantes que de savoir combien de becquerels se trouvent dans les cailloux, mais elle ne l’a pas fait. Pour le coup, ça semblait un peu à côté de la plaque.

« Quand même, qu’ils soient radioactifs pour des milliers d’années, ça rassure pas non ?
Bah, non… »

Des doutes émis, par-ci par-là, quelques visages fermés, un père accompagné de son fils et qui regarde avec un air sceptique une figurine représentant ce qui, dans quelques années, devrait se trouver sous leurs pieds, dans le territoire qu’ils habitent et où l’un va vieillir, et l’autre grandir.

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Il est assez clair que l’équipe de communication de l’ANDRA cherche à rendre le thème de la radioactivité cool, fun, fascinante et familière. En témoigne cette affiche et les goodies distribués massivement à la sortie de la visite, dans l’espace « souvenirs ».

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L’ANDRA semble avoir consacré du temps et de l’argent à élaborer sa stratégie de communication. Mais sa réflexion est d’une grande maladresse en ce qu’elle témoigne une mauvaise appréhension de la population.

Comment peut-on être heureux d’être le territoire qui va accueillir des milliers de mètres cubes de déchets venus d’ailleurs et radioactifs pour les centaines de milliers à venir ?

Comment serait-il possible d’être serein.es lorsqu’on sait qu’on va devenir le territoire d’accueil d’une poubelle nucléaire géante et de tous ses projets de l’industrie nucléaire satellites, comme en témoigne cette carte distribuée au salon du nucléaire cette année ?

« Dessine-moi une poubelle »

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Vous ne rêvez pas : le département de la Meuse et Haute-Marne est bien représenté par un gros fût de déchets radioactifs qui semble écraser tout un pan entier du territoire où n’apparaissent plus ni villes ni départements, juste une grande surface orangée radioactive.

Après tout, la Meuse a déjà subit la grande guerre, on peut bien la sacrifier encore un petit peu ? Et puis, quand on en aura fini avec elle, on ira chercher ailleurs.

Car c’est bien ça aussi, l’intérêt du CIGÉO — et c’est pourquoi l’ANDRA fait preuve de mauvaise foi lorsqu’elle prétend être neutre quant à la question de la poursuite de la filière nucléaire — tout le monde sait pertinemment que si ce projet se fait, alors l’industrie nucléaire a une « bonne » excuse pour légitimer sa production, et qu’il est fort probable que d’autres territoires soient choisis (et à l’étranger un bon nombre sont déjà à l’étude) afin d’y construire d’autres centres de stockage similaires.

Si l’ANDRA était un tant soit peu honnête, elle présenterait les choses autrement. Elle n’essayerait pas de vendre du rêve à ses habitant.es. Elle n’essayerait pas de les séduire avec des jeux, des cartes postales, des visites 3D tellement colorées que cela fait mal aux yeux. Elle ne dépenserait pas autant d’argent pour construire une exposition qui, au final, ne répond à aucune des questions sérieuses que les locaux se posent et qui sont tellement légitimes. Elle ne demanderait pas à des policiers de s’habiller en civil pour infiltrer la foule et empêcher les visiteurs de prendre en photo son exposition, qui pourtant, est « publique ». En effet, un officier en civil m’a demandé de ranger mon appareil pour le reste de l’exposition, m’expliquant que seul les salarié.es de l’ANDRA avait ce droit. Le droit de filmer l’exposition, et de prendre en photo les gens qui y rentrent sans leur demander l’autorisation, et même de s’immiscer dans des discussions partagées au coin d’une table, autour d’un café, pour placer entre deux individu.es des magazines de l’Andra et leur demander de continuer naturellement à discuter pendant qu’on les prend en photo.

Lorsque vous épluchez le site de l’ANDRA, rappelez-vous donc toujours que chaque cliché des portes ouvertes a certainement été pris par l’agence, dans des conditions bien particulières visant à produire un effet bien spécifique.

Si l’Andra était honnête et transparente, elle parlerait aux habitant.es du Grand Est des véritables risques de son projet. Elle expliquerait pourquoi elle a choisi seule de les prendre. Elle raconterait pourquoi elle a choisi d’imposer son projet à une population sans ne jamais lui demander son avis. Elle expliquerait pourquoi, selon elle, il serait nécessaire de sacrifier le territoire. Elle assumerait sa ligne de conduite jusqu’au bout : c’est ce que font toutes celles et ceux qui n’ont rien à cacher et qui pensent que ce qu’ils décident est ce qui est juste.

Mais l’Andra craint la population, et pour éviter toute forme de contestation, alors elle choisit de l’assommer à coups de produits marketing — et de liasses de billets — essayant tant bien que mal de lui faire aimer la radioactivité et l’idée qu’on puisse avoir un jour des milliers de déchets à 500m sous nos pieds.

Et pendant ce temps, l’un de ses salarié.es me chuchote à l’oreille :

« Écoutez, oui. Certainement que dans des centaines d’années on aura perdu la mémoire de ce site. Et il arrivera sûrement qu’un jour, des gens se trouvent là, sans savoir ce qu’il y a sous leurs pieds, et décident de creuser un trou parce-qu’ils chercheront de l’eau : c’est une chose naturelle que n’importe quel peuple fait lorsqu’il arrive sur un nouveau territoire. Dans ce cas là, oui ils découvriront Cigéo. Et oui, ils subiront des radiations. »

Une habitante du territoire.

09/10/2019

ANDRA
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